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Les Balades Fertiles

Le slow tourisme, c'est quoi ?

Aux origines du tourisme

Partir en vacances n’a pas toujours été possible pour tout le monde.

  • Avant 1936, voyager était un privilège de classe : grands tours aristocratiques, villégiatures bourgeoises, stations balnéaires réservées à ceux qui en avaient les moyens.
  • En 1936, c’est l’arrivée des congés payés. L’État veut permettre aux travailleurs « de trouver, dans la pratique des loisirs, la joie et la santé » (Léo Lagrange, 1936). Le voyage devient un droit.
  • Les Trente Glorieuses accélèrent le mouvement : l’urbanisation massive, la société de consommation, l’essor des transports (chemins de fer, automobile, puis aviation low-cost) ouvrent les routes à des millions de personnes. Les grandes opérations d’aménagement touristique (Mission Racine sur le littoral du Languedoc-Roussillon, plan neige dans les Alpes) symbolisent cette volonté de construire un tourisme de masse fonctionnel, efficace, standardisé.
Tandem sur le remblai, aux Sables-d'Olonne (Vendée), 1937. © Collection Roger-Viollet / Roger-Viollet

Aujourd’hui, les chiffres donnent le vertige :

  • La France est la première destination touristique mondiale (près de 90 millions de touristes internationaux), représentant 8 % du PIB et 2 millions d’emplois.
  • Le transport est, de très loin, le champion de la pollution dans le tourisme. C’est ce que prouve la Stratégie de l’ADEME* pour la transition écologique et la transformation du secteur du tourisme 2023-2025 : alors que le tourisme pèse pour 11 % des émissions de gaz à effet de serre en France, le transport représente à lui seul les trois quarts de cette pollution. Ce sont surtout les trajets aller-retour pour se rendre sur le lieu de vacances qui plombent le bilan, l’avion étant le principal coupable. À côté, l’hébergement (7 %) et les restaurants (6 %) polluent beaucoup moins. Que ce soit chez nous ou à l’échelle de la planète, c’est donc bien notre façon de voyager qui a le plus gros impact sur le climat. Je mesure l’impact de mes moyens de transport grâce à cet outil.

S’il n’est pas question de refermer la porte que les congés payés ont ouverte, ces chiffres posent une question que l’on ne peut plus éviter : comment voyage-t-on, et à quel prix pour nous et notre planète ?

* Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie

La naissance du tourisme de masse : définition

Le tourisme de masse se caractérise par des flux importants de voyageurs concentrés dans l’espace et dans le temps, portés par une logique de standardisation de l’offre.

Ainsi, le tourisme est qualifié de masse dès lors qu’il :

  • Regroupe une concentration excessive de voyageurs sur un même site, au même moment (pics de fréquentation durant la haute saison).
  • Dépasse la capacité d’accueil naturelle et structurelle du territoire, entraînant une surconsommation des ressources locales (eau, énergie) et une explosion de la production de déchets.
  • Perturbe la biodiversité locale et les milieux naturels à cause d’une surfréquentation des espaces (pillage, déchets, piétinement, érosion, perturbation des écosystèmes, etc).
  • Provoque un rejet ou un inconfort chez les populations locales, qui subissent la hausse des prix, les nuisances sonores, la saturation des transports et la transformation de leur cadre de vie au profit unique des visiteurs.

Ce modèle a permis à des millions de personnes d’accéder à l’expérience du voyage et soutient des économies locales entières. Il serait simpliste et injuste de le condamner en bloc.

Néanmoins, ses impacts sociaux et environnementaux sont aussi documentés et de plus en plus visibles. En effet, à la pollution des transports s’ajoutent les pressions sur les territoires les plus fréquentés : artificialisation des sols, érosion des littoraux, saturation des axes de communication, perte d’identité des villages, hausse des prix du logement pour les habitants permanents. Barcelone, Venise, Dubrovnik sont autant de villes qui ont vu leurs habitants lutter contre le tourisme de masse. Ce phénomène a même un nom : la tourismophobie.

Le concept de tourisme durable

Pour répondre aux dégâts du tourisme de masse, le concept de tourisme durable est né avec une promesse forte : voyager mieux, en respectant la nature et les habitants. Mais dans la réalité, cette belle idée a ouvert la porte à des dérives : le greenwashing (ou blanchiment écologique). Beaucoup d’acteurs du secteur ont compris que le « vert » faisait vendre.

C’est précisément l’analyse que développe le géographe Rémy Knafou dans son ouvrage Réinventer (vraiment) le tourisme (2023). Selon lui, le modèle actuel de tourisme durable présente des limites structurelles importantes :

  • Des ajustements principalement de surface : l’auteur estime que les mesures écologiques actuelles ne modifient pas le modèle économique global. Elles cherchent à atténuer les impacts environnementaux sans interroger les causes profondes, comme le volume global de voyageurs ou la dépendance aux transports carbonés.
  • Le greenwashing : pour Knafou, la communication autour du tourisme durable peut parfois servir d’outil de positionnement pour les acteurs du secteur, permettant de maintenir l’activité économique traditionnelle sans transformation réelle des pratiques.
  • La nécessité d’une transition structurelle : plutôt que des aménagements marginaux, l’expert préconise une redéfinition du voyage. Cela implique d’accepter une régulation des flux sur les sites saturés et d’adopter de nouvelles habitudes : voyager moins souvent, mais plus longtemps et plus localement, en sortant d’une logique de consommation de masse.

Si Rémy Knafou pointe l’hypocrisie d’un « tourisme durable » qui ne serait que marketing sans remise en question structurelle, Rodolphe Christin, dans son Manuel de l’anti-tourisme, va plus loin en interrogeant la logique même du départ compulsif. Non pour nous culpabiliser de voyager, ils invitent à une question plus subtile : qu’est-ce qu’on cherche vraiment quand on part ?

Car en effet, au-delà des stratégies marketing des entreprises du secteur, le vernis écologique du voyage cache parfois une autre réalité, plus intime : le greenwashing individuel des voyageurs eux-mêmes. En cherchant à fuir l’étiquette du « vilain touriste de masse », de nombreux voyageurs s’autoproclament adeptes du slow tourisme ou de l’immersion authentique, tout en continuant à utiliser des transports polluants comme l’avion. Cette quête d’exotisme se traduit souvent par un regard paternaliste sur les populations locales, résumé par le fameux cliché : « ils n’ont rien mais ils ont le cœur sur la main ». En sociologie, ce comportement est analysé comme un héritage inconscient de l’époque coloniale, où l’on venait observer l’altérité pour remplir son propre « cabinet de curiosités ». Le voyageur moderne court ainsi le risque de consommer une relation humaine fantasmée pour se donner bonne conscience, un phénomène que l’on observe d’ailleurs rarement lorsque l’on voyage dans des pays occidentaux, où le rapport de force économique est plus équilibré.

Le slow tourisme : une philosophie du "moins mais mieux"

Le mouvement Slow naît en 1986 avec Carlo Petrini et la Slow Food, en réaction à l’ouverture d’un McDonald’s à Rome. L’idée centrale est de privilégier la qualité, l’ancrage local et la convivialité, à rebours de la standardisation et la consommation massive et rapide. Ce mouvement a progressivement essaimé vers d’autres domaines (slow design, slow city, slow work, etc) avant d’atteindre le voyage, avec pour élément déclancheur première la pandémie du Covid-19, qui a éloigné bon nombre de vacanciers du tourisme de masse.

La pandémie, en stoppant net les flux touristiques mondiaux entre 2020 et 2021, a provoqué une prise de conscience inattendue : sans touristes, certains littoraux ont retrouvé leur souffle, les animaux ont réinvesti les espaces, les habitants ont redécouvert leurs propres lieux de vie. Et de nombreux voyageurs, privés de l’avion et des hôtels, ont découvert ou redécouvert la richesse de leur territoire proche.

En France, c’est l’ADEME qui a contribué à formaliser la notion dans le cadre du Fonds Tourisme Durable, lancé dans le plan France Relance. L’ADEME propose la définition suivante : « le slow tourisme et l’éco-tourisme sont deux formes émergentes du tourisme responsable ».

La différence entre les deux ? Le slow tourisme ne se limite pas à la dimension écologique : « la notion d’identité du territoire est très forte dans le slow tourisme, il ne s’agit pas de faire des activités qu’on pourrait dupliquer n’importe où. »

Le slow tourisme est un choix. Il s’articule autour de quatre piliers fondamentaux : l’expérience sensorielle, les temporalités choisies, la mobilité bas carbone et la protection patrimoniale. Concrètement, cela se traduit par :

  • Prendre le temps : s’attarder dans un lieu plutôt que de cocher des cases. Dormir plusieurs nuits au même endroit. Revenir. Se perdre. Poser un nouveau regard sur les choses considérés comme « banales ».
  • Choisir des mobilités douces : train, vélo, marche, covoiturage. Les mobilités bas carbone (transport en commun, marche à pied, vélo) sont au cœur du slow tourisme, précisément parce qu’elles constituent le levier de réduction d’empreinte carbone le plus puissant.
  • S’immerger dans le territoire : rencontrer les habitants, manger local, comprendre les savoir-faire, s’intéresser à l’histoire du lieu. Valoriser le patrimoine culturel en favorisant l’immersion dans les traditions locales, la découverte de l’histoire et des savoir-faire artisanaux des habitants.
  • Protéger et valoriser : soutenir les acteurs locaux engagés, préserver les patrimoines matériels et immatériels, contribuer à l’économie du territoire plutôt qu’à celle des grandes plateformes.

Les bénéfices : pour soi, pour les territoires, pour la planète

Le slow tourisme n’est pas un sacrifice. C’est souvent, au contraire, une expérience plus riche, plus mémorable et plus ressourçante que le voyage formaté. 

Pour le voyageur, il offre une capacité d’attention et une vraie déconnexion, pas seulement des écrans, mais du rythme effréné du quotidien. Il favorise une présence à soi et aux autres. On privilégie la découverte approfondie d’un lieu à la collection superficielle de destinations, et les souvenirs n’en sont que plus beaux ! 

Pour les territoires, il représente une forme de tourisme plus équitable : la consommation en « circuit court » permet que l’argent dépensé bénéficie directement à l‘économie locale. Puisque ce mode de voyage s’organise souvent en dehors des zones ultra-touristiques et des périodes de grande affluence, il permet de faire vivre les territoires toute l’année et d’éviter le phénomène de saturation. Le slow tourisme redonne également de l’attractivité à des zones rurales, souvent oubliées par les grands circuits traditionnels.

Pour l’environnement, les mobilité douce permettent de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. En limitant la concentration de personnes au même endroit au même moment, le slow tourisme réduit la pression sur la biodiversité locale, et permet au voyageur de développer une conscience écologique accrue, en plus d’un sentiment de bien-être et de plénitude qu’il ramène souvent chez lui dans son quotidien après le voyage.

Alors, prêt.e.s à sauter le pas ?

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